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Dans le vertige affolant d’une ville démesurée, à 1 dollar la journée, ceux à qui on a volé le toit pour leurs offrir la rue, cherchent un semblant de dignité à Bombay. Nariman Point accueille certains d’entre eux et d’autres qui ont vu leur vie perdue à trop avoir voulu la gagner. Et pour ne pas subir une humiliation quotidienne, tous cachent ce qui les définit derrière des sourires comme un rideau fermé sur un sentiment de profonde détresse.

Devant vos yeux à Mumbai, se joue le spectacle de la nature des hommes, celle qui jamais ne se transforme avec le temps. Celle qui vous dégoute de vous-mêmes et de votre espèce, celle qui sépare et enclave d’un pacte avec la solitude, les plus démunis, qu’on laisse s’entasser comme des décombres, ordures accumulées au fil du temps, de tant d’années d’abandon.

Découvrir ces sourires et comprendre les chiffres d’Amnesty International, c’est s’efforcer d’élucider une amnésie nationale, une plaie majeure d’une pathologie urbaine d’une ville malade. Je suis allé voir ces sourires.


Comme pousser par une pulsion égocentrique, d’une envie comme une fièvre de réconciliation, j’ai parcouru les ruelles de Nariman Point comme pour m’excuser de ne pas être venu plus tôt, comme pour m’excuser de ne pas avoir pris le temps de prendre connaissance de leurs sorts, comme pour essayer de pallier à l’idée que j'avais d’une humanité désinvolte et détachée.

Ici, décors et accessoires de la vie humaine n’ont pas changé depuis bien des années. D’abord je découvre une vie marginale, comme une vie illicite entre terre et mer de détritus. Puis en m’imprégnant du détail, je vois déambuler des femmes en sari qui en portant leurs progénitures en califourchon sur leurs hanches, me sourient et me font me sentir le bienvenu. Je vois des sourires partout, qui m’ensorcellent, et je plonge le coeur apaisé dans un microcosme inconnu, je m’entasse à mon tour dans des chambres comme maison, et je sillonne des couloirs comme ruelles, fouillant les profondeurs de Bombay, pour en rapporter l’essence de Nous, formée de splendeurs et d’ordures, de l’amour et de la violence.

Je contemple l’agitation de la vie dans ce labyrinthe de passages minuscules, et dans un délire poétique, je vois une vitalité sans pareil d’un peuple de mendiants, de prostituées, de gamins de rues, de vendeuses de haschisch, de balayeurs, de cireurs de chaussures, de vagabonds, de vendeurs à la sauvette, et aussi des chiens errants, des chatons marrants, et des rats qui se font courser par des corbeaux jaloux.


Je découvre le secret de leur liberté et de leur imagination, leur franchise, leur capacité à parler du monde réel avec les mots de tous les jours. Mais ce que je retiens surtout, ce sont ces enfants, ceux qui portent la fatalité de la vie en bagage, espoirs de famille sans le sou, espoirs de bidonvilles, qui ont compris bien des choses. Comme l’effet du soleil sur les fleurs, ils savent que les sourires aussi nourrissent à coup d’énergie une humanité dans le besoin de chaleur.

Alors j’ai bu un chai ici et là, et j’ai souris par envie, pour rendre ce que j’ai reçu, pour remercier et surtout par espoir, espoir d’en voir d’autres des sourires. Alors j’ai souris encore, j’ai souris par devoir. J’ai souris.



Note: J’ai été invité à visiter le bidonville à Nariman Point qui n’est pas répertorié en tant que tel, comme une multitude de ces coins de pauvreté dans la ville. J’ai été invité avec un ami par des connaissances qui vivent à cet endroit exact. Nous avions demandé au préalable la permission d’écrire et de faire de la photo et l’accord de la communauté nous a été donné. Ces mêmes amis nous ont servi de guide et nous avons passé l’après-midi chez eux avec leurs familles. En aucun cas nous n’avons fait un tour organisé payant et nous étions les seuls visiteurs de l’endroit. Je ne prône en aucun cas le tourisme de la misère, ni le voyeurisme. Cette histoire est une histoire de rencontre et d’amitié avant tout, qui a démarré à Goa, et qui s’est terminé dans ces familles. Mon histoire racontée et romancée, n’est que la description personnelle de l’environnement et des habitants de l’endroit, aujourd’hui mes amis. C’est une histoire de sourire et non pas de pauvreté.